L’avortement n’est pas qu'”une histoire de femmes” rappelle le film “L’Événement”

CINEMA – Sorti sur les écrans français en novembre 2021, L’événement, adaptation cinématographique du roman éponyme d’Annie Ernaux sur un avortement clandestin qu’elle a vécu à l’adolescence, continue d’être projeté dans les salles aux États-Unis. Et ce, dans un contexte dramatique.

Ce vendredi 24 juin, la très conservatrice Cour suprême du pays a enterré l’arrêt “Roe v. Wade” qui, pendant près d’un demi-siècle, garantissait le droit des femmes américaines à se faire avorter. Cette décision ne rend pas les interruptions de grossesse illégales, mais ramène les États-Unis à la situation en vigueur avant 1973, lorsque chaque État était libre de les autoriser ou non.

Cette décision intervient plus d’un mois après les révélations du site Politique qui, en mai, a dévoilé un document inédit de 98 pages qui nous apprenait la mesure que la haute institution s’apprêtait à prendre. Déjà, à l’époque, l’information n’était pas passée inaperçue auprès d’Audrey Diwan, la directrice de L’événement.

Disponible en France en VOD, L’événement lui a valu le prestigieux Lion d’Or lors de la dernière Mostra de Venise en septembre. Son histoire est celle du parcours du combattant d’une étudiante en lettres (Anamaria Vartolomei) pour se faire avorter dans les années 1960, période de l’histoire de France durant laquelle l’avortement était illégal.

Financement résilient

À l’instar du roman autobiographique dont il s’inspire, le long métrage aborde un éventail de questions transversales, comme la liberté des femmes de disposer de leur corps ou la volonté de s’affranchir des déterminismes sociaux. C’est un film fort et nécessaire. Cependant, le financement n’a pas été une mince affaire.

« J’étais opposé pour des raisons que je comprends, explique le cinéaste que nous avons rencontré, lors de la sortie en France à l’automne. Ce n’est que mon deuxième film. Je choisis une forme assez radicale. Si on s’en tient à la question de l’avortement clandestin, cela fait peur à ceux qui le financent. En plus, les acteurs ne sont pas très connus.

Découvrez la bande-annonce du film ci-dessous :

Audrey Diwan est la directrice de mais tu es fou, un récit dramatique publié en 2019 sur un cas d’empoisonnement à la cocaïne dans une famille. Outre une carrière dense de journaliste (Technikart, Styliste, Charme) et des romans acclamés (La fabrication d’un mensonge), elle est également à l’origine des scénarios de plusieurs films de Cédric Jimenez.

Face aux premiers refus, elle est restée lucide. « J’ai l’impression que certains se sont cachés derrière ces raisons, poursuit le réalisateur. Je pense qu’en vérité, certaines personnes étaient contre l’avortement. Cela ne l’a pas arrêtée. Au contraire. « Relever ces obstacles nous a déterminés [son producteur Edouard Weil et elle, NDLR] pour faire ce film », ajoute Audrey Diwan.

La réalité d’un chemin

En France, l’avortement est autorisé depuis la promulgation de la loi Veil du 17 janvier 1975. Dans de nombreux pays étrangers, il est interdit. Dans d’autres, et pas seulement aux États-Unis, elle est remise en question. En Pologne par exemple, le gouvernement durcit depuis plusieurs années ses lois sur l’accès à l’avortement, au point qu’il est quasiment interdit en 2021.

Les faits racontés dans L’événement peut-être plus tôt, ils résonnent dans l’actualité. La lecture du livre a eu l’effet d’une révélation pour Audrey Diwan. « Le premier choc a été de mesurer la différence entre un avortement tel qu’il est pratiqué aujourd’hui et un avortement clandestin, confie-t-elle. Comme il y a peu de représentations, je faisais partie de ces personnes qui avaient mal imaginé la réalité de ce chemin, sa dureté, la solitude.

Son film le retranscrit. Certaines scènes ne laissent pas la possibilité de détourner le regard. « Je ne vois aucune raison de le faire, commente le cinéaste. J’ai l’impression qu’on ne s’interroge sur la dureté des images qu’à certains endroits et à propos de certains sujets.

Elle ajoute : « Combien de films de restitution de guerre sont violents et n’épargnent aucun détail ? De la même manière, on m’a demandé pourquoi faire un film sur l’avortement alors que c’était dans le passé. C’est la même analogie. Disons que la prochaine fois à celui qui propose un film sur la Seconde Guerre mondiale.

“Les mots sont les nerfs du changement”

Jugement, peurs, propos intrusifs, comportements déplacés… L’héroïne affronte le regard de son entourage, ses amis, les hommes, les médecins et la société, tout au long du film. Ce look, “il a évolué”, selon Audrey Diwan, mais il reste encore des résidus. L’un d’eux est mesurable par une chose, nous dit-elle : le silence et la honte.

Audrey Diwan elle-même a eu un avortement dans sa vie. Le dire, le formuler, « c’est dur », concède-t-elle. Lorsqu’elle est allée au festival de Venise, elle hésitait à en parler ouvertement, « alors [qu’elle] travaillé pendant trois ans contre le silence ». “Quelque chose de très insidieux et d’inconscient persiste”, observe-t-elle.

La liberté d’expression est nécessaire. « Les mentalités changent à partir du moment où on met des mots. Les mots sont le nerf du changement », affirme-t-elle. La question nous concerne tous.

« Quand on me dit que j’ai fait un film féminin sur un sujet féminin, j’ai envie de hurler. Il est hors de question pour moi d’agir sur l’idée que l’avortement est une histoire de femmes. Vous n’avez pas d’enfant seule, vous ne tombez pas enceinte seule. Comme ce n’est pas le cas, je ne suis pas seul responsable du cheminement, de cette décision. C’est un sujet qui ne se limite pas à la condition féminine. L’événement est partagé.

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